Pueri Cantores – Janvier 2017

Comment le chant liturgique – et plus particulièrement le chant polyphonique – peut-il être l’expression de la célébration eucharistique ?

On ne peut dissocier le chant liturgique de la célébration liturgique. Celui-ci s’inscrit dans la nature même de la célébration : il en est un élément constitutif. Pourrait-on célébrer sans chanter ? Sans doute, puisqu’ont existé des “messes basses”, appelées aussi “messes lues” ! Mais il semble que par sa nature même de célébration, celle-ci appelle le chant. Encore faudra-t-il voir de quel chant il s’agit.

Mais avant même de s’interroger sur la nature du chant qui convient à la célébration liturgique, il convient de s’interroger sur la célébration liturgique elle-même. Nous le ferons aujourd’hui et plus particulièrement sur la célébration eucharistique, la messe.

Vatican II et la célébration eucharistique

Le Concile Vatican II a apporté une réforme fondamentale dans la manière de concevoir la liturgie. Cette réforme est consignée dans le textede la Constitution sur la Liturgie, Sacrosanctum Concilium, publié le 4 décembre 1963.

Nous voudrions ici en souligner quelques aspects qui influenceront notre manière de concevoir le chant dans l’acte de la célébration.

Une première clé de lecture de la célébration este lfait que l’Eglise n’est pas un simple rassemblement d’individus, mais une communauté de personnes qui tentent de vivre en communion les unes avec les autres. « C’est une communauté humaine en laquelle la vie

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divine du Père et du Fils, grâce à l’Esprit Saint, se fait présente et est active. »

La célébration eucharistique est donc appelée à créer cette communion. Elle la réalise par l’écoute de la Parole de Dieu et par l’eucharistie.

L’Eglise ne cesse pas, surtout dans la Sainte Liturgie, de prendre le pain de vie sur la table de la Parole de Dieu et celle du Corps du Christ, pour l’offrir aux fidèles.2

Ceci modifie donc fondamentalement une conception individualiste de la participation à l’eucharistie. Si autrefois, chacun venait “pour av oir sa messe”, le prêtre disant lui aussi “sa” messe sans se préoccuper des fidèles, présents ou on, aujourd’hui, les participants à la messe viennent pour y “faire assemblée”, “Ekklesia”, Egli se. Les fidèles rassemblés forment un peuple, le Peuple de Dieu. La messe, la liturgie eucharistique, est la célébration sacramentelle de tout le peuple de Dieu. D’où l’importance de “l’ assemblée” ! La célébration doit faire en sorte que les gens qui se sont rassemblés deviennent une assemblée, celle des baptisés, celle des tous ceux qui ont été plongés dans la mort eta lrésurrection du Christ pour recevoir de lui la vie éternelle.

  1. L. LEMMENS, Sens, forme et fruits de la réforme de l’eucharistie à Vatican II , dans L’eucharistie au cœur de l’Eglise , Cahier de la Revue Théologique de Louvain 36, 2004, p. 108.
  2. Dei Verbum, 21.

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Cette assemblée est donc appelée à prendre part activement à la célébration. D’une certaine manière, on pourrait dire que toute l’assemblée estcélébrante. Le prêtre n’est pas le seul qui célèbre : il est le président de cette assemblée lébrantecé.

Aussi l’Eglise se soucie-t-elle d’obtenir que les f idèles n’assistent pas à ce mystère de la foi comme des spectateurs étrangers et muets, mais que, le comprenant bien dans ses rites et ses prières, ils participent consciemment, pieusement et activement à l’action sacrée.3

Une seconde clé de lecture est celle de la “participation active”, notion qui a fait couler beaucoup d’encre et qui crée encore débat pour le ourj d’aujourd’hui.

Sans vouloir en refaire l’historique, il faut savoir que cette volonté d’une participation active de la part des fidèles n’est pas apparue avec le Concile Vatican II. On la trouve déjà dans le Motu proprio de Pie X en 1903. Elle reviendra dans d’autres documents au cours de la première moitié du XXe siècle, notamment dansMediator Dei (1947).

Déjà avec ce que nous venons de mettre en évidenceconcernant la notion de communio que doit réaliser la célébration eucharistique, nous pouvons comprendre que la participation active de l’assemblée au cours de la messe, n’est pas une simple concession faite à celle-ci pour répondre à la demande de Sacrosanctum Concilium. Ce texte en a d’ailleurs fait un concept-

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clé de sa rédaction.

La Mère Eglise désire beaucoup que tous les fidèles soient amenés à cette participation pleine, consciente et active aux célébrations liturgiques, qui est demandée par la nature de la liturgie elle-même etqui est, en vertu de son baptême, un droit et un devoir pour le peuple chrétien, « race élue, sacerdoce royal, nation sainte, peuple racheté » (1Pierre, 2,9 ; cf. 2, 4-5)

Cette participation pleine et active de tout le peuple est ce qu’on doit viser de toutes ses forces dans la restauration et la mise en valeur de la liturgie. (SC 14)

Il est vrai que cette participation active a été quelques fois, souvent ? mal comprise et qu’elle s’est alors transformée en participation “activiste”. Il faut donc bien voir en quoi consiste cette participation active et il est bon de mettre celle-ci en relation avec une autre exigence de la Constitution :

Dans les célébrations liturgiques chacun, ministreou fidèle, en s’acquittant de sa fonction, fera seulement et totalement ce qui lui revient en nature et de la chose et des normes liturgiques. (SC 28)

Il faudra donc voir ce qui revient « en nature et de la chose et des normes liturgiques » à l’assemblée et au chœur puisque c’est de celui-ci q ue nous allons traiter ci-dessous.

  1. SC 48.
  2. Sur ce concept de “Participation active”, voir M. STEINMETZ, La Musique sacrée et Vatican II : une participation au mystère de la foi, dans Le chant liturgique aujourd’hui et la tradition grégorienne, Hermann, 2016, p. 13-37.

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Le chant comme facteur de participation et d’unité

Le chant est un élément fondamental de participation à l’eucharistie. Comme nous l’avons dit ci-dessus, le chant est constitutif de la liturgie : « le chant sacré lié aux paroles fait partie nécessaire ou intégrante de la liturgie solennelle» (SC 112). C’est dans ce même numéro de la Constitution que l’on parle de la “fonction mini stérielle” (munus ministeriale) de la musique sacrée dans le service divin. La musique sacrée est “l’humble servante de la liturgie” (Motu proprio 1903). Pie XI parlera d’une “servante très noble” et Pie XII en parlera “comme d’une servante” de la liturgie. La musique sacrée, le chant liturgique est donc “au service” de l’action liturgique. Il prend son sens en celle-ci. C’est pourquoi on parlera de “chanter la messe” plutôt que de chanter “pendant la messe”. Et servir la liturgie n’est pas une tâche servile. Au contraire cela ennoblit le chant. Le Christ ne s’est-il pas fait l’humble serviteur de tous ? C’est parce qu’il s’est abaissé au rang de serviteur qu’il fut élevé au-dessus de tout.

Il faut donc que la célébration eucharistique permette à la voix de chacun d’y avoir part en fonction du rôle que les différents actes rituels qui la composent lui assignent.

Le chant est également un facteur d’unité. Tout groupe qui veut signifier celle-ci a bien souvent recours au chant ! D’ailleurs il existe bon nombre de chants qui sont symboliques d’un groupe, d’un mouvement. Le chant, et peut-êtreencore d’avantage le chant à l’unisson, donnera une image sonore de l’unité des cœurs. C’es t d’ailleurs un des rôles que joue la forme hymnique dans laquelle tous chantent tout d’un seul cœur et d’une même voix.

Donc, si la liturgie a pour fonction de créer l’Eglise, de faire en sorte que les individus rassemblés deviennent un seul peuple, le peuple de Dieu, un seul Corps, celui du Christ ressuscité, il est fondamental que tous les baptisé puissent chanter ensemble, d’une seule voix. Ce n’est pas l’unique forme de chant possible et nous verrons que nous pouvons aussi chanter ensemble un même chant où chacun assure lapartie qui lui revient et uniquement celle-là.

Le chant liturgique : un art fonctionnel

Sans doute nous faut-il encore attirer l’attention sur le fait que chanter dans la liturgie est aujourd’hui un acte fonctionnel et non l’exécution d’une œuvre d’art pour elle-même. Ce qui ne veut nullement dire que le chant liturgique ne relève pas de l’art – toute la liturgie est d’ailleurs un art, celui de célébrer ! – mais qu’il s’agit d’un art fonctionnel dont la beauté lui vient de son aptitude et non d’un “art pour l’art”. Le chant liturgique est composé pour être inscrit dans une action liturgique bien précise quia ses exigences. C’est la juste conformité à ces exigences rituelles qui le rend “beau”, qui en fait un chant “sacré”. Citons encore la manière dont le Concile définit cette notion de musique sacrée :

C’est pourquoi la musique sacrée sera d’autant plus sainte qu’elle sera en connexion plus étroite avec l’action liturgique, en donnant à la prière une expression plus suave, en favorisant l’unanimité, ou en rendant les rites sacrés solennels .(SC 112)

Remarquons que les chants sacrés d’une autre époque– ou d’une autre culture – sont aussi, à l’origine, des chants fonctionnels qui s’inscrivaie nt dans un déroulement liturgique bien spécifique. C’est là qu’ils trouvaient leur sens premier, leur justification. Une fois sorti du contexte pour lesquels ils ont été composés, ils deviennent des “œuvres de musée”, des œuvres d’art en elles-mêmes dont le musée sera le lieu du concert. La question se pose pour

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ce que l’on nomme habituellement “les chefs d’œuvre de la musique sacrée” et que certains chœurs mettent à leur répertoire. Ces pièces choral es peuvent-elles encore trouver une place dans la célébration eucharistique telle que la conçoit Vatican II ? En effet, ces musiques ont été composées pour un autre type de liturgie, qui iffèred non seulement par la forme (par exemple lorsque le Canon, la prière eucharistique, est dit à voix basse par le prêtre, ce qui permet de chanter un long Sanctus polyphonique sans trop se soucier de ce qui se passe à l’autel), mais aussi par le fond théologique (si les fidèles ne font qu’assister à la messe, alors ils peuvent écouter ce Sanctus polyphonique sans aucune participation active à cel ui-ci. Dans ce cas, ce que l’on demande à la liturgie est total ement différent de ce que désire Vatican II).

Face aux œuvres de ces répertoires d’autres époques liturgiques, la question sans cesse se posera. La pièce que j’introduirai aujourd’hui dans la messe pourra-t-elle répondre à la conception liturgique de Vatican II ?

Le chant liturgique, expression du mystère pascal

  • Pour la gloire de Dieu et le salut du monde », le Christ, Verbe fait chair, Médiateur entre Dieu et les hommes, a vécu « le mystère pascal de as bienheureuse passion, de sa résurrection du séjours des morts et de sa bienheureuse ascension ; mystère pascal par lequel “en mourant il a détruit la mort, et en ressuscitant il a restauré la vie”. Car c’est du côté du Christ, endormi sur la croix “qu’est né l’admirable sacrement de l’ Eglise tout entière”. » (SC 5)

Par notre baptême, nous sommes greffés sur le mystère pascal du Christ. Jamais l’Eglise n’a omis de se réunir pour célébrer ce mystère pascalTel. est le sens de la liturgie eucharistique que nous célébrons. En participant de manière active à la messe, nous adhérons au Sacrifice du Christ, à son mystère pascal qui est aussi le nô tre. Toute la liturgie doit nous permettre d’entrer dans ce mystère et de le vivre de plus en plus intensément. Le chant, qui est un élément constitutif de cette liturgie doit donc, lui aussi, y contribuer.

La question à se poser est donc : comment, au sein de la messe, nos chants liturgiques sont-ils l’expression du mystère pascal que nous célébrons ?La célébration étant de l’ordre symbolique et rituel, nos chants seront aussi des “ chants rituels”, soit qu’ils accompagnent un rite, soit qu’eux-mêmes constituent le rite. Si lechant accompagne un rite, comment peut-il faire que l’action rituelle dont il est une composante puisse jouer pleinement son rôle ; comment peut-il contribuer au fait que cette action puisse être pour l’homme tout entier une expression de l’indicible ?

Prenons quelques exemples et tout d’abord le chant d’ouverture.

Nous avons vu que l’assemblée n’est pas un simple groupement sociologique et que celle-ci doit devenir une assemblée chrétienne. Il faut donccréer la “communion’ entre les fidèles pour que ceux-ci deviennent l’Eglise du Christ manifestée ici et maintenant. C’est d’ailleurs

une des fonctions assignées au chant d’entrée Introït() par la Présentation générale du Missel romain (PGMR) : « Le but de ce chant est… de favori ser l’union des fidèles rassemblés… » (PGMR n° 47). Rappelons-nous que l’union des voix e st symbole de l’union des cœurs. Quelle place notre chant d’ouverture donne-t-il à l ’assemblée pour qu’elle puisse prendre conscience qu’elle commence peu à peu à former, par son chant, une image de l’Eglise assemblée pour célébrer le mystère pascal ? Rappelons-nous aussi que tout le monde ne doit pas tout faire à tout moment ! Donc, on peut trouve r une forme de chant d’ouverture qui donne une place suffisante à l’assemblée tout en la mettant en partenariat avec d’autres

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acteurs du chant dans la liturgie, et notamment le chœur. Un processionnal de forme “tropaire” 5 est tout à fait adaptée à répondre aux attentes de la PGMR concernant le chant d’entrée : « ouvrir la célébration, favoriser l’union des fidèles rassemblés, introduire leur esprit dans le mystère du temps liturgique ou de la fête, et accompagner la procession du prêtre et des ministres. » (N° 25)

Pour introduire dans le mystère du temps liturgique ou de la fête, on sera attentif au texte chanté. C’est lui qui le permettra. Il existe toute une série de tropaires, soit pour un temps liturgique donné, soit pour des solennités, de fêtes ou des dimanches particuliers – par exemple les trois derniers dimanches du carême de ’annéel A, ceux de la Samaritaine, de l’Aveugle-né et de Lazare – soit pour dire tout simplement le sens du dimanche. Tout un

travail a été fait dans ce sens par l’Union SainteCécile- de Strasbourg. On pourra aussi chercher des compositions musicales qui offrent une stance – première partie du tropaire – intéressante à travailler musicalement pour le chœu r. Mais aussi en fonction des possibilités chorales de celui-ci !

Un second exemple est le chant d’offertoire.

Dans la PGMR, il n’y a plus que le chant qui est appelé ainsi. “L’Offertoire” est redevenu “la préparation des dons”, moment où « l’on apporte à l ’autel les dons qui deviendront le Corps et le Sang du Christ » (PGMR 73). Et « la procession qui apporte les dons est accompagnée par le chant d’offertoire » (PGMR 74). D’autres indicat ions sont données dans ce même numéro :

  • [ce chant] se prolonge au moins jusqu’à ce que le s dons aient été déposés sur l’autel » et
  • Le chant peut toujours accompagner les rites de l’offertoire même lorsqu’il n’y a pas de processions des dons ».

Que signifie rituellement cette préparation de la table ?

Ces dons que nous apportons, nous les avons prélevés sur les biens que Dieu lui-même nous a donnés afin qu’ils deviennent, au cours de la prière eucharistique, « le sacrifice pur et saint, le sacrifice parfait, pain de la vie éternelle et coupe du salut » (PE I), le Corps et le Sang du Christ qui nous seront donnés en partage. Comme le dit texte qui accompagne la présentation du pain et celle du vin, ces offrandes ne sont pas le seul produit de la création ; elles sont aussi

  • le fruit du travail des hommes ». Le pain et le vin que nous présentons à Dieu vont devenir
  • le sacrement de notre salut », le symbole de « l’admirable échange » entre Dieu et les hommes. Ce temps de la préparation des dons est unenouvelle “ouverture”, celle de la liturgie eucharistique.

Il faut donc choisir des chants en conséquence ! Des chants rituels qui accompagnent ce rite et qui en expriment le sens.

Il est donc important de lire le texte de ces chants d’offertoire et de bien voir s’ils vont dans le sens de la théologie de la liturgie eucharistique selon Vatican II ! On peut avoir des doutes lorsque l’on lit le texte de Ô vrai corps de Jésus , qui fut chanté comme chant d’offertoire lors de la messe diffusée sur leJour du Seigneur, le 2 octobre 2016 :

  1. Le tropaire se compose d’une stance destinée à un choeur, d’un refrain pour l’assemblée et de versets, soit pour un ou des solistes, soit, éventuellement, pour le chœur.

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  • vrai corps de Jésus immolé pour nous sur la croix, toi dont le côté transpercé laissa jaillir le sanget l’eau, nous t’adorons, nous te contemplons.

Fais-nous gouter la joie du ciel, maintenant et au combat de la mort !

  • doux Jésus, ô fils de Marie,

nous t’adorons et nous te contemplons, ô doux Jésus. (Tanguy Dionis du Séjour)

Des chants d’offertoires appropriés :

Il existe bon nombre de chant d’offertoire qui disent bien le sens de ce rite d’ouverture de la liturgie eucharistique. Le problème est souvent de savoir qu’ils existent et d’en trouver la partition !

Assez vite après le Concile, en 1968, paraît dans le n° 96 de La Maison-Dieu onze tropaires d’offertoire. Neuf de ceux-ci ont été assez rapidement mis en musique par huit compositeurs

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différents. Ils sont cependant passés inaperçus. Presque tous les textes de ces tropaires ont été mis plus tard en musique par Alain Langrée (1998).Ils sont publiés par l’Union Sainte-Cécile. Quand tout fut préparé,du même compositeur, est édité parVoix Nouvelles. Composé pour 5ème Congrès Ancoli (Lourdes 1998), il demande tout un travail de mise en œuvre !

Je voudrais encore mentionner deux adaptations intéressantes pour un chœur : le motet Don que Dieu fait aux hommes de Francisco Guerrero (1528-1599) avec un texte de J. Gelineau, paru dans Choristes n° 114, et Comme au ciel de S. Bortnianski avec également un texte de Gelineau, adapté de la liturgie byzantine, paru dans Choristes n° 74.

La Commission Francophone Cistercienne a proposé denouveaux textes pour ce moment de la célébration. Nous en retiendrons deux :Voici les pas et Voici rassemblée. Ils ont déjà reçu plusieurs musiques. Citons encore pour un chœur à 3 voix égales B 43-71, Un homme fit un grand repas de M. Godard et B 33-23, Pour son peuple en fêtede J. Gelineau.

Un troisième exemple est le chant de communion

A nouveau, en chantant à ce moment de la célébration, que voulons signifier rituellement ?

La communion entre les fidèles que devait déjà réaliser le chant d’ouverture, voici qu’elle se traduit maintenant par un geste spécifique. Les fidèles vont s’avancer pour recevoir un morceau du pain qui a été consacré puis fractionnépour que chacun ait part au même Corps, celui du Christ ressuscité. Chacun va se faire “mendiant de Dieu” en tendant la main pour recevoir le “sacrement de l’unité”, celui qui donne Vie à tout croyant. Nous voulons ainsi devenir ce que nous recevons : « Recevons le Corps du Christ, devenons le Corps du Christ. » Cette procession qui “monte” vers Celui qui est la source de la vie peut être accompagnée d’un chant : un “processionnal de communion”. Si on choisit un tel chant, il sera habituellement de forme “rondo” (couplet-refrain) – les tropaires de communion sont encore assez rares ! – et son texte dira le sens de la communion. Le refrain chanté par l’assemblée sera aussi l’expression sonore de la koinônia , de la communion : l’unité des voix sera “l’image sonore” de l’unité des cœurs.

  1. Neuf chants d’offertoire pour les temps liturgiques , Desclée, 1970.

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Pendant que le prêtre consomme le Sacrement, on commence le chant de Communion pour exprimer par l’unité des voix l’union spirituelle entre les communiants, montrer la joie du cœur et mettre davantage en lumière le c aractère « communautaire » de la procession qui conduit à la réception de l’Eucharistie. (PGMR n° 86)

Il est aussi possible que cette image sonore soit déléguée à un groupe particulier : le chœur, qui, alors, chantera seul pendant la communion7. On veillera cependant à ce que le texte de la pièce chantée soit en lien avec l’action liturgiquequi se déroule. On peut aussi penser à chanter un psaume de communion : par exemple le Psaume 33 ou le Psaume 22 dans la version musicale de Christian Villeneuve, par exemple.

Mais le processionnal de communion n’est pas la seule forme possible pour ce chant qui doit exprimer que, par la communion, l’assemblée est aussi le lieu de la présence réelle du Corps du Christ. On peut opter pour une hymne eucharistique après la communion. Ce chant est de forme strophique. On a coutume de dire que dans l’h ymne tout le monde chante tout, mais on peut aussi prévoir une alternance entre l’assembléeet le chœur. Une hymne comme D 574,

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Mendiant du jour, dans la version musicale d’Etienne Daniel, s’y pr ête admirablement.

Cette hymne après la communion peut aussi avoir une dimension d’action de grâce, de louange. Ici aussi la participation active de l’assemblée peut être l’écoute ! Citons ces deux exemples : YD 22-37, Avec ta joie (Nous accueillons ta grâce, nous rendons grâce à Die u) et MY 36-76, Grâce te soit rendue .

Le chœur dans la liturgie de Vatican II

Si, dans la liturgie, le premier acteur du chant est l’assemblée – et nous en avons vu la raison

– cela ne signifie pas que celle-ci doive tout chan ter. L’assemblée est un acteur du chant parmi d’autres : le président de la célébration, lechantre-animateur et la chorale. La répartition des rôles devra tenir compte de la forme du chant en lien avec l’action rituelle, comme le souligne l’Instruction Musicam Sacram du 5 mars 1967 :

Il lui [la chorale] revient en effet d’assurer la juste exécution des parties qui lui sont propres, selon les divers genres de chant, et d’aider la participation active des fidèles dans le chant. (MS n° 19)

Nous avons déjà vu comment la structure du tropaire, forme de chant qui peut être celle des processionnaux, suppose l’intervention de la chorale pour le chant de la stance. Ce qui n’empêche pas celle-ci d’intervenir également dansle refrain pour soutenir le chant de l’assemblée ou même rehausser celui-ci par une polyphonie. Les versets reviendront généralement à un ou des solistes, encore que, danscertains cas, ils sont parfois écrits pour un chœur polyphonique.

  1. Dans une article de 1971 sur le chant de communion (Choristes n° 22), le Père Gelineau fait une remarque

intéressante concernant le rôle de la chorale à ce moment-là « Le chant de communion ne doit pas être contraignant pour les fidèles. Chacun doit de sentir libre de chanter s’il veut, ou de se taire et d’écouter. Il faut donc que le chant puisse fonctionner correctement dans cette hypothèse de souplesse. D’où l’importance du rôle de la chorale dans ce chant : elle le tient, quelle que soit la part effective de l’assemblée. »

8 Pensons aussi à des textes comme D 204, En mémoire du Seigneur, DLH En accueillant l’amour de Jésus Christ, D 140, Celui qui a mangé de ce pain, D 184, Nous partageons le pain nouveau, D 215, Nous qui mangeons le pain de la promesse

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Non, Vatican II n’a pas aboli le rôle de la chorale dans la liturgie comme on l’a parfois prétendu ; au contraire, il l’a redéfini en lui donant peut-être une fonction beaucoup plus importante qu’auparavant.

En raison du rôle liturgique qu’elle remplit, « la chorale » – ou la « chapelle musicale », ou la « Schola Cantorum » – mérite uneattention particulière. Sa fonction a pris encore plus d’importance et de poids par la suite des dispositions du Concile concernant la restauration liturgique. » (Instruction Musicam Sacram » 1967, n° 19)

En 1995, le chef de chœur suisse, Michel Veuthey, p ublie un livre qui a pour titre : « La chorale au cœur de l’assemblée 9 ». Ainsi s’exprime-t-il sur cette question :

Le retour de la chorale au cœur de la liturgie, don c au cœur de l’assemblée, constitue une telle mutation, par rapport à des siècles d’éloignement et de fonctionnement de caractère prioritairement esthétique, que beaucoup le considèrent comme une nouveauté, et surtout comme une déchéance. Si l’ony réfléchit sans préjugé, si l’on parvient à dépasser la vision née d’une trop longue habitude, c’est au contraire une valorisation importante du rôle de la chorale qui s ’opère sous nos yeux. En effet, nous assistons à la réintégration d’un élément devenu unbel accessoire – puisque la chorale ne servait naguère qu’à rehausser une messe paroissiale hebdomadaire – et

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appelé à retrouver une place beaucoup plus constante dans le déroulement rituel.

Ce même auteur poursuit sa réflexion en appliquantau rapport entre la chorale et l’assemblée ce qu’il appelle “la règle des trois prépositions” : la chorale est dans l’assemblée, elle chante le plus souvent avec l’assemblée, même si parfois elle chantepour l’assemblée.

Même si elle est un groupe, une “communauté” structurée au sein d’un groupe plus large, l’assemblée, la chorale est partie intégrante de celle-ci. Ce qui signifie qu’elle prie, qu’elle écoute la Parole, qu’elle communie, qu’elle chante avec l’assemblée. Ce groupe choral ayant déjà répété les chants au préalable aura pour tâched’aider l’assemblée à maintenir une qualité du chant. Celle-ci se marquera à travers la justess e rythmique et mélodique, le maintient du tempo, la précision des attaques et des enchaînements.

La chorale aura aussi un rôle pédagogique vis à vis de l’assemblée. Lorsque le chant sera nouveau ou non suffisamment connu, le groupe choral chantera une première fois l’intervention de l’assemblée avant que celle-ci ne chante la partie qui lui revient. La chorale a donc pour “ministère” de soutenir le chant de l’ass emblée. Nous venons ici de parler de “ministère” de la chorale, et il s’agit véritablement d’un ministère dans son sens premier à savoir un “service”. La chorale est “au service” de la célébration, et plus particulièrement de l’assemblée. Elle doit permettre que le chant soit, dans toute sa justesse, c’est-à-dire ajusté à l’action rituelle et aux moyens dont on dispose.

Chanter avec l’assemblée ne signifie pas chanter constamment en même temps que l’assemblée. Le groupe choral au sein de l’assemblé structure également celle-ci. Il est un élément de différenciation et de contraste. Souvent, il dialogue avec elle. Il existe bien des formes de chant dialoguées au cours de la célébration. La plus connue est sans doute la forme “couplet-refrain”, les couplets revenant à la chora le. Mais il existe aussi d’autres formes, la

  1. Michel Veuthey, La chorale au cœur de l’assemblée , Editions Saint-Augustin, 1995.
  2. Idem, Ibidem, p. 67.

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litanie, l’acclamation, le tropaire dont nous avons parlé ci-dessus, qui nécessitent la participation d’un groupe choral.

Lorsque la chorale est invitée à chanter avec l’assemblée, se pose la question de la polyphonie. Quand une chorale doit-elle chanter en polyphonie ? Avant de répondre à cette question soulignons d’abord le fait que ce n’est p as démériter que de chanter à l’unisson ! Nous avons encore trop souvent dans la tête le modèle de la chorale à quatre voix mixtes.

Pourtant il existe une beauté de l’unisson. Celui-ci est aussi une belle expression symbolique de l’unité des cœurs, de l’ Una voce. Avant d’envisager la polyphonie, signalons aussi qu’une chorale peut pratiquer ce que Michel Veuthey a appelé la plurivocalité. Il s’agit de répartir l’unisson entre les voix de femmes, les voix d’homm es et pourquoi pas les voix d’enfants. Un changement de timbre en fonction des phrases du chant renouvelle l’intérêt et suscite l’attention. La chorale peut ainsi renouveler l’ima ge sonore du chant.

Venons en maintenant à la polyphonie proprement dit e. Si on n’y prend garde, celle-ci peut constituer un danger et réduire l’assemblée au silence. En effet, si un chant est immédiatement présenté en polyphonie, l’assemblée ne perçoit pasaisément la ligne mélodique qui lui revient. Le chant apparaît comme réservé à la chorale et l’assemblée est réduite au silence. Par contre, une fois la mélodie bien connue, la polyphonie apportera un déploiement sonore et donnera du relief au chant. Elle sera aussi l’expression de la diversité des voix au service d’une œuvre commune. « La polyphonie peut, dans la célébration, constituer comme telle une évocation concrète du monde et des multiples voix des hommes11 ». La chorale a aussi un rôle polyphonique à jouer dans les parties de chant qui lui reviennent. On pourra trouver dans le répertoire actuelle en langue française des pièces d’une écriture polyphonique d’ailleurs assez élaborée, qui s’adressent à une chorale polyphonique. On constate ces dernières années que des maîtrises de cathédrales françaises s’intéressent de plus en plus à des pièces liturgiques en langue française qui concilient habilement le chant de l’assemblée et celui de la chorale tout en respectant la fonction rituelle du chant. Cette diversité des acteurs au sein d’une même pièce vocale, permet aussi la recherche d’un langage musical plus contemporain, puisque les parties les plus complexes reviendront à un groupe dont les compétences musicales sont supérieures à la “compétence commune” de l’assemblée. Chanter en polyphonie renforcera aussi le caractère festif de certaines célébrations.

La chorale est aussi invitée à chanter pour l’assemblée. Il y a encore des moments dans la célébrations eucharistiques où la chorale peut interpréter une belle pièce du répertoire en lien avec la fête ou le temps liturgique. Comme nous l’avons évoqué ci-dessus, les moments les plus favorables sont la procession des dons – ancie nnement l’offertoire – et la communion.

Le chœur : une richesse pour la mise en œuvre des c hants liturgiques

A la suite d’un colloque qui s’était tenu à Clermont-Ferrand en 1993 et qui avait pour titre, La chorale : une chance pour la liturgie, un membre des Pueri Cantores, Jean-François Frémont, Maître de chapelle de Notre-Dame de Versailles, écrivait dans le n° 239 de la revue Célébrer:

  • C’est aujourd’hui une porte ouverte de dire que, face à des exigences musicales objectives, il existe excessivement peu de compositions (le mot même semble ironique) à la fois musicalement probantes et accessibles à une assembl ée moyenne, encore moins qui comportent de surcroît une partie vocale intéressante. […] Les rares réalisations dignes de

11 Jean-Yves Hameline, L’art de la chorale, dans La tâche musicale des acteurs de la célébration, Kinnor, Fleurus, 1968, p. 161.

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l’objectif auquel aspire la musique liturgique sont pour la plupart mal connues parce que très peu diffusées. »

Effectivement, il y a un travail de recherche à fai re. De telles œuvres existent, mais elles sont souvent méconnues et parfois inaccessibles ! Il faudrait prendre le temps de parcourir les revues Choristes, aujourd’hui devenue Voix Nouvelles et Caecilia. Leur objectif a été et demeure toujours de proposer un répertoire où, et ’assemblée, et le chœur trouvent matière pour répondre aux attendes du chant liturgique rituel.

Jean-François Frémont termine son article par un souhait : « le principal objectif à poursuivre au cours des prochaines années, à côté d’un travail de réintégration des répertoires dits anciens, est de susciter la création d’un répertoir destiné à l’ensemble des acteurs de la liturgie, réconciliant enfin qualité musicale et exigences pastorales, écrit par d’authentiques artistes et pouvant figurer dignement aux côtés de ses plus glorieux ancêtres. »

Personnellement, je pense que l’on a bien progressé depuis 1993 et que l’on dispose aujourd’hui d’un tel répertoire. Plutôt que de parl er “d’exigences pastorales”, je parlerais “d’exigences liturgiques”. Nous disposons maintenan t d’un certains nombres de créations nouvelles qui vont dans ce sens mais aussi de nombreux “arrangements” de chants « à la fois musicalement probants et accessibles à une assemblée moyenne ». En témoigne la collection Magnificat qui se compose de sept fascicules de partitions de chants “arrangés” qui ont fait l’objet d’un enregistrement par une maîtrise de Fra nce.

Dans un autre article de cette même revueCélébrer,Michel Veuthey12, qui a beaucoup écrit sur la chorale dans la liturgie, termine ainsi : « Rien de tout cela n’est vraiment pas compliqué. Mais cela exige que les choristes et les chefs des chœur reçoivent une véritable formation. Dans ce domaine, il y a encore beaucoup à faire ! »

Conclusion

Peut-on dire qu’aujourd’hui la situation a beaucoup évolué ? Même si nous disposons d’un répertoire de qualité qui permet des mises en œuvre musicalement intéressantes et congruentes aux attentes de la liturgie, le souci de formation reste urgent pour l’avenir si nous voulons rester fidèle à l’esprit liturgique de Vati can II.

On ne peut donc qu’espérer que ce souci de formation se poursuivra car ce n’est qu’à ce prix que les différents acteurs liturgiques parviendrontà atteindre “la juste beauté” qui convient à l’expression de la liturgie qui n’est autre que la célébration du Mystère pascal.

Philippe Robert

  1. En plus du livre déjà signalé, mentionnonsA chœur ouvert , Médiapaul, 2010.

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