Ecclesia Cantic 29 mars 2025

Qu’est-ce qui fait qu’un chant est liturgique ?

L’adjectif « liturgique » accolé au mot chant signifie que celui-ci est destiné à la liturgie. Pour savoir si un chant est liturgique ou non, il nous faut donc tout d’abord définir ce qu’est la liturgie. Ensuite voir si celle-ci donne des critères qui permettent de dire si un chant lui

  • convient » ou s’il est destiné à d’autres activités chrétiennes, une veillée de prière, un temps de catéchèse…

Qu’est-ce que la liturgie ?

Lorsque nous parlons de liturgie, nous parlons avant tout d’une action, d’un acte de célébration. Dans son ouvrage L’Intelligence de la liturgie1, Paul De Clerck fait remarquer que ce mot est équivoque. Dans la langue française il est utilisé pour désigner aussi bien l’acte liturgique avec toutes ses composantes (le temps, lieu, les gestes, les acteurs, la musique…) que le rite prescrit, car la liturgie est une action, mais une action « rituelle ». Elle s’effectue selon des rites prévus dans les livres liturgiques, le Missel romain, mais aussi les Rituels pour les sacrements…

La liturgie : une action rituelle et symbolique.

Il nous faut maintenant définir ce qu’est un rite. Il est bien de rappeler que l’homme est un

  • animal rituel » ! Sans cesse nous faisons appel à des rites tout en sachant que ceux-ci sont culturels. Rappelons-nous dans Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry l’épisode de la rencontre du héros avec le renard. « Il faut des rites, dit le renard. Qu’est-ce qu’un rite ? dit le Petit Prince – C’est aussi quelque chose de trop oublié, dit le renard. C’est ce qui fait qu’un jour est différent des autres jours, une heures des autres heures. » L’auteur fait ici allusion à la dimension symbolique des choses. En effet, notre vie n’est pas que praticienne, utilitaire…

Elle a aussi une dimension humaine, « poétique », qui relève de la gratuité, de la grâce. Comment dire ce qui nous dépasse sans avoir recours au symbole ? Loin de nous cette conception que ce qui est symbolique n’existe pas, au contraire ce qui est symbolique permet de dire ce qui nous dépasse, ce que l’on ne pourra jamais enfermer dans un langage purement rationnel et qui pourtant, est bien réel. Il est même plus que réel. Pensons par exemple à l’amour. Comme le dire sans employer des symboles ? Tous les amoureux le savent : le symbole devient « présence réelle » puisqu’il « re-présente » leur amour, le met en présence. Nous sommes aussi dans l’ordre du cadeau, du don gratuit, de la « madeleine de Proust » comme on l’entend de plus en plus souvent2.

Ce langage symbolique est celui de la liturgie3. Tout dans l’action liturgique renvoie à plus que lui-même. Toute la liturgie « parle » sans dire. Pour utiliser le langage de la linguistique,

  • P. DE CLERCK, L’Intelligence de la liturgie, 2e édition, Cerf, 2010, p. 13.
  • Sur cette question du symbole voir L.-M. CHAUVET, Les sacrements. Parole de Dieu au risque du corps, Les éditions ouvrières, coll. « Vivre, croire, célébrer, 1993, p. 85 –111.

3 Cette question du symbole et du langage symbolique est abordée dans la Lettre du Pape François, Desiderium desideravi : « Ainsi la question que je veux poser est la suivante : comment pouvons-nous redevenir capables de symboles ? Comment pouvons-nous à nouveau savoir les lire et être capables de les vivre ? » (DD 45). Cette interrogation est la conclusion du numéro précédent (44) : « Guardini écrit : “C’est ainsi que s’ébauche la première tâche du travail de formation liturgique: l’homme doit retrouver sa puissance symbolique”. [R. Guardini, Liturgische Bildung (1923) in Liturgie und liturgische Bildung (Mainz 1992) p. 36 ; trad. fr. La formation liturgique (Leuven 2017) p.26.]. C’est une responsabilité pour tous, pour les ministres ordonnés comme pour les fidèles. La tâche n’est pas facile car l’homme moderne est devenu analphabète, il ne sait plus

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nous dirons que le signifiant ne renvoie pas à un seul signifié, mais à un large ensemble de signifiés. Le nombre de ceux-ci dépendra du récepteur, de celui qui recevra le symbole. Plus celui à qui on s’adresse sera riche de connaissances qui appartiennent au domaine dans lequel le symbole joue son rôle, plus le nombre de liens sera possible et plus riche en sera son expression symbolique. Pensons par exemple à la disposition des lieux, la place de l’autel, de l’ambon, du siège de présidence, mais aussi à la place du baptistère… aux objets tel le livre de la Parole, la coupe ou le ciboire… à la place des acteurs, notamment du chant, donc celle du chantre-animateur, du choeur…

La liturgie organise les symboles dans des ensembles rituels. Il suffit d’ouvrir le Missel pour voir les titres : rites initiaux, rite de communion, rite d’envoi. La liturgie de la Parole et la liturgie eucharistique sont du même ordre.

Ces ensembles font appel à des actions chantées. Celles-ci seront donc d’ordre rituel. C’est d’ailleurs par rapport à cette relation entre le chant et le rite que le Concile Vatican II, dans sa Constitution sur la liturgie, Sacrosanctum Concilium, définit la musique sacrée :

La musique sacrée sera d’autant plus sainte qu’elle sera en connexion étroite avec l’action liturgique. (SC 112)4

Le Missel et le chant liturgique

Si l’on ouvre le Missel romain de 2021, on constate qu’il contient beaucoup de musique destinée au « chant ». Notons aussi que ces chants précèdent la version parlée de ces mêmes textes, donc ce chant est privilégié !

Si nous regardons les rites initiaux de la messe, nous voyons d’emblée une version musicale du signe de la croix. Elle est suivie d’un chant pour la salutation qui peut prendre trois formes

lire les symboles, il en soupçonne à peine l’existence. Cela se produit également avec le symbole de notre corps. Il est un symbole parce qu’il est une union intime de l’âme et du corps ; il est la visibilité de l’âme spirituelle dans l’ordre corporel ; et en cela consiste l’unicité humaine, la spécificité de la personne irréductible à toute autre forme d’être vivant. Notre ouverture au transcendant, à Dieu, est constitutive : ne pas la reconnaître nous conduit inévitablement non seulement à une méconnaissance de Dieu mais aussi à une méconnaissance de nous-mêmes. Il suffit de regarder la manière paradoxale dont le corps est traité, à un moment soigné de manière presque obsessionnelle, inspiré par le mythe de l’éternelle jeunesse, et à un autre moment réduisant le corps à une matérialité à laquelle on refuse toute dignité. Le fait est que l’on ne peut pas donner de valeur au corps en partant uniquement du corps lui-même. Tout symbole est à la fois puissant et fragile. S’il n’est pas respecté, s’il n’est pas traité pour ce qu’il est, il se brise, perd sa force, devient insignifiant.

Nous n’avons plus le regard de saint François qui regardait le soleil – qu’il appelait frère parce qu’il le sentait ainsi – le voyait bellu e radiante cum grande splendore, et, émerveillé, chantait : de te Altissimu, porta significatione [Cantico delle Creature, Fonti Francescane, n. 263]. Le fait d’avoir perdu la capacité de saisir la valeur symbolique du corps et de toute créature rend le langage symbolique de la liturgie presque inaccessible à la mentalité moderne. Et pourtant, il ne peut être question de renoncer à ce langage. On ne peut y renoncer parce que c’est ainsi que la Sainte Trinité a choisi de nous atteindre à travers la chair du Verbe. Il s’agit plutôt de retrouver la capacité d’utiliser et de comprendre les symboles de la liturgie. Nous ne devons pas perdre espoir car cette dimension en nous, comme je viens de le dire, est constitutive ; et malgré les méfaits du matérialisme et du spiritualisme – tous deux négateurs de l’unité de l’âme et du corps – elle est toujours prête à resurgir, comme toute vérité. (https://www.vatican.va/content/francesco/fr/apost_letters/documents/20220629-lettera-ap-desiderio-desideravi.html)

  • Sur les implications sur la musique sacrée de ce n°112 de la Constitution, voir PH. ROBERT, « Un chant en connexion étroite avec l’action liturgique », dans La Maison-Dieu 112, Cerf, 2023/2, p. 9-28. Le Concile parle à ce propos de la « fonction ministérielle » de la musique sacrée. Elle est « au service » de l’action liturgique.

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différentes. Viennent ensuite des propositions de chants pour la deuxième et la troisième formules de l’acte pénitentiel et ils se terminent par la manière de chanter la prière d’ouverture (collecte). Celle-ci est précédée par le chant du Gloire à Dieu lorsqu’il est prévu par la liturgie. Donc, ces rites initiaux sont un véritable moment de chant au début de la messe.

On peut retrouver un tel ensemble pour le rite de communion. Celui-ci débute par le chant de l’introduction au Notre Père qui est également chanté. Il est suivi par un embolisme chanté qui débouche sur une doxologie chantée. Vient ensuite le chant de la prière pour la paix, qui précède un dialogue, lui aussi chanté (« Que la paix du Seigneur… »). Et cet ensemble chanté se termine par le chant de l’Agneau de Dieu !

Le chant liturgique : une parole cantillée !

Les ensembles rituels que nous avons regardés ci-dessus nous proposent donc le « modèle » du chant rituel, du chant liturgique.

En effet, ce chant est d’abord une parole. C’est elle qui est première et la musique lui sert de support. La base du chant liturgique est donc une parole « chantée », plutôt « cantillée ». On

  • parle » sur quelques notes. Cette manière de faire est « symbolique » à la manière dont nous avons défini le symbole ci-dessus. Pratiquer ainsi signifie que cette parole n’est pas mienne ; je n’ai pas à l’investir de mes propres sentiments ; on perçoit que cette parole renvoie à plus qu’elle-même. Elle n’est pas d’ordre fonctionnelle. Elle laisse « jouer » en chacun les relations symboliques qui l’habitent.

La cantillation ralentit aussi le rythme de la parole. Elle permet d’en prendre mieux conscience, de la goûter.

La cantillation s’applique aux parties les plus nobles et les plus essentielles de la cérémonie liturgique. C’est elle qui, en réalité, donne à la célébration sa forme comme telle. C’est par l’acte de la cantillation que l’importance particulière de ces parties de la cérémonie liturgique est rendue évidente et manifeste, de manière à ce que même le dernier fidèle au fond de l’église le constate.5

Nous avons ici une première clé pour voir si le chant est liturgique. Quelle place donne-t-il à la parole. La musique ne l’emporte-t-elle pas sur celle-ci ? Tout dépendra bien évidemment du moment où le chant intervient dans l’action rituelle. Nous étudierons cela par la suite.

Le chant liturgique : des dialogues et des acclamations

Déjà la Constitution conciliaire met l’accent sur ces deux formes de chant : le dialogue et l’acclamation :

Pour promouvoir la participation active, on favorisera les acclamations du peuple, les réponses, le chant des psaumes, les antiennes, les cantiques. (SC 30)

  • HELMUT HUCKE, « Le “munus ministériale” de la musique dans le culte chrétien », dans Le chant liturgique après Vatican II, Fleurus, coll. Kinnor, 1965, p. 47. Beaucoup d’articles ont été écrits sur la question de la cantillation. On trouvera plusieurs références dans mon article sur le n° 112 de la Constitutions signalé ci-dessus.

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Un autre document important pour le chant liturgique, l’Instruction Musicam sacram de 1967, qui développe les propositions musicales faites par le Concile comme ci-dessus, classe les dialogues et les acclamations dans les chants du premier degré6 :

En premier lieu les acclamations, les réponses aux salutations du prêtre et des ministres, ou aux prières de forme litanique, et en outre les antiennes et les psaumes, de même que les versets intercalaires ou refrains, ainsi que les hymnes et les cantiques. (MS n° 16a)7

Pourquoi donner tant d’importance à ces deux formes de chants liturgiques ? La Constitution nous apporte la réponse : « Pour promouvoir la participation active » (SC 30).

Cette « participation active » est un leitmotiv de tout Sacrosanctum Concilium. Citons par exemple :

Les pasteurs doivent être attentifs à ce que dans l’action liturgique, non seulement on observe les lois d’une célébration valide et licite, mais aussi à ce que les fidèles participent à celle-ci de façon consciente, active et fructueuse. (SC 11)

  • Sur Musicam sacram, voir PH. ROBERT, « L’actualité de Musicam sacram », dans La Maison-Dieu 290, Cerf, 2017/4, p. 77-90.

7 Dans le chapitre III, qui traite du chant dans la célébration de la messe, Musicam sacram ira jusqu’à détailler cet ordre des chants et à répartir ceux-ci selon trois degrés de participation (MS n° 29) :

Appartiennent au premier degré :

a) Dans les rites d’entrée :

La salutation du prêtre avec la réponse du peuple ; La prière.

b) Dans la liturgie de la Parole :

Les acclamations à l’Évangile.

  1. Dans la liturgie eucharistique : La prière sur les offrandes ;

La préface, avec son dialogue et le sanctus ; La doxologie finale du canon ;

La prière du Seigneur, avec sa monition et son embolisme ; Le Pax Domini ;

La prière après la communion ; Les formules de renvoi.

30. Appartiennent au second degré :

Le Kyrie, le Gloria et l’Agnus Dei ; Le Credo ;

La prière universelle.

31. Appartiennent au troisième degré :

  1. Les chants des processions d’entrée et de communion ;
  2. Le chant après la lecture ou l’épître ;
  3. L’Alléluia avant l’évangile ;
  4. Le chant d’offertoire ;
  5. Les lectures d’Écriture sainte, à moins qu’on ne juge plus opportun de les proclamer sans les chanter.

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Cette participation pleine et active de tout le peuple est ce qu’on doit viser de toutes ses forces dans la restauration et la mise en valeur de la liturgie. Elle est, en effet, la source première et indispensable à laquelle les fidèles doivent puiser un esprit vraiment chrétien ; et c’est pourquoi elle doit être recherchée avec ardeur par les pasteurs d’âmes, dans toute l’action pastorale, avec la pédagogie nécessaire. (SC 14)

Une seconde clé pour voir si une chant est liturgique est donc de s’interroger sur la place qu’il donne à l’assemblée par rapport au moment où ce chant figure dans l’action rituelle.

Prenons comme exemple le Sanctus. Ce chant se situe au début de la prière eucharistique, qui a commencé par un dialogue entre le prêtre et l’assemblée. D’une certaine manière il prolonge ce dialogue en répondant à la cantillation de la Préface par le prêtre. Celle-ci se termine par cette invitation adressée à toute l’assemblée :

C’est pourquoi, avec les anges et tous les saints, nous chantons ta gloire et d’une seule voix nous proclamons : Saint ! (Préface de la PE II)

La Présentation du Missel romain en parle en ces termes :

L’acclamation [Le Sanctus] ; toute l’assemblée s’unissant aux puissances d’en haut, chante le Sanctus. Cette acclamation, qui fait partie de la Prière eucharistique, est prononcée par tout le peuple avec le prêtre. (Présentation générale du Missel romain n° 79)

Le Sanctus est donc le premier chant de l’assemblée ! Le fait qu’elle ne puisse y joindre sa voix est non seulement un problème de chant liturgique, mais aussi un problème théologique, car il existe une théologie de la liturgie !

Les conséquences théologiques du chant liturgique

  • Tout acte liturgique est porteur de signification théologique…Il faut insister sur les implications théologiques des actions liturgiques.8 » Nous savons que toute action liturgique « parle ». Elle nous dit des choses par la manière dont nous célébrons. « Il appartient en propre à [la liturgie] d’être à la fois humaine et divine, visible et riche de réalités invisibles » (SC 2). Citons aussi l’adage Lex orandi, lex credendi. La manière dont nous prions dit la manière dont nous croyons. Permettre l’unisson de l’assemblée avec la voix des anges et des saints donne une vision de la liturgie et plus particulièrement de sa dimension eschatologique. Par son « déjà-là » ce chant exprime aussi « l’aujourd’hui de toute action liturgique ». A ce moment, par le chant du Sanctus nous vivons la communion des saints. Il est aussi une image sonore de toute l’assemblée, de tout le peuple des croyants qui, rituellement, symbolise par son unisson la présence du ciel sur la terre9 !

Prenons un autre exemple de rapport entre le chant et la théologie qu’il véhicule. Il s’agit du chant de communion, soit du processionnal de communion, soit de l’hymne après la communion. Nous reviendrons sur les formes du chant liturgique ci-dessous. Le texte du chant révèle notre conception théologique de l’eucharistie et de la communion. Faire référence à la phrase de saint Augustin, « Deviens ce que tu reçois, le Corps du Christ »

  • P. DE CLECK, Op. cit., p. 68.
  • Le texte du Sanctus joue aussi symboliquement avec l’Ecriture. Il nous renvoie d’Isaïe à l’Apocalypse ; il cite le psaume 117 et évoque l’entrée du Christ à Jérusalem avant d’entrer dans sa Passion.

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s’inscrit dans la conception conciliaire de la messe à savoir que la présence « réelle » de Dieu

se manifeste aussi dans l’assemblée par la communion qui fait de l’Eucharistie le « sacrement de l’unité10 » :

Le Christ est toujours là auprès de son Eglise, surtout dans les actions liturgiques. […] Il est là présent lorsque l’Eglise prie et chante les psaumes, lui qui a promis : « Là où deux ou trois sont rassemblés en mon nom, je suis là au milieu d’eux. » (SC 7)

Citons aussi la seconde épiclèse (invocation de l’Esprit). Elle est à mettre en rapport avec le texte ci-dessus11 :

Quand nous serons nourris de son corps et de son sang [du Christ] et remplis de l’Esprit saint, accorde-nous d’être un seul corps et un seul esprit dans le Christ. (Prière eucharistique III)

Citons encore cette belle oraison après la communion :

Dieu tout-puissant, nous t’en prions : par la communion à ce sacrement, comble notre soif et notre faim de toi afin que nous puissions devenir ce que nous avons reçu. Par le Christ, notre Seigneur. (27ème dimanche du Temps ordinaire)12

La forme « hymne » du chant après la communion, à savoir qu’il est chanté par tous, puisqu’il s’agit d’un chant strophique sans refrain, contribue, par cet unisson de l’assemblée, à donner une image sonore, un symbole sonore, de cette unité du corps du Christ réalisée par la communion.

Une troisième clé pour voir si le chant s’inscrit dans l’action rituelle de la liturgie est de s’interroger sur la dimension théologique de son texte et de sa mise en oeuvre musicale pour voir s’ils répondent aux attentes de la Constitution sur la liturgie, et plus particulièrement à la Présentation générale du Missel romain en ce qui concerne la messe.

Un chant liturgique : un chant mystagogique

Restons encore un peu dans le domaine théologico-liturgique du chant liturgique. C’est-à-dire attachons-nous encore un peu au sens avant de nous inquiéter de la forme afin de voir si celle-ci est en accord avec ce que nous voulons signifier, avec la théologie de la liturgie de Vatican II.

Le mot « mystagogique » peut inquiéter ! Dans son sens premier, il signifie « conduire dans le mystère ». De quel mystère s’agit-il ? Non pas celui d’un sacré « mystérieux », « une sorte de désarroi devant une réalité obscure ou énigmatique13 », mais du Mystère pascal, celui de la mort et de la résurrection du Christ qui est au coeur de toute la liturgie chrétienne. Ce mystère

  1. « Notre Sauveur, à la dernière Cène, la nuit où il était livré, institua le sacrifice eucharistique de son Corps et de son Sang pour perpétuer le sacrifice de la croix au long des siècles, jusqu’à ce qu’il vienne, et pour confier ainsi à l’Église, son Épouse bien-aimée, le mémorial de sa mort et de sa résurrection : sacrement de l’amour, signe de l’unité, lien de la charité, banquet pascal dans lequel le Christ est mangé, l’âme est comblée de grâce, et le gage de la gloire future nous est donné. » (SC 47)
  2. Sur le rôle des deux épiclèses dans la messe, voir P. DE CLERCK, Op. cit., p. 200-203.
  3. Ancienne traduction : « Accorde-nous, Seigneur notre Dieu, de trouver dans cette communion notre force et notre joie ; afin que nous puissions devenir ce que nous avons reçu : le corps du Christ. »
  4. Pape François, Desiderium desideravi, 2022, n° 25.

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que saint Paul évoque dans sa Lettre aux Ephésiens (Ep 1, 3-14) est « le dessein salvifique que Dieu nous a révélé dans la Pâque de Jésus dont l’efficacité continue à nous atteindre dans la célébration des “mystères”, c’est-à-dire des sacrements » (DD 25).

Il est grand le mystère de la foi : Nous annonçons ta mort, Seigneur Jésus, nous proclamons ta résurrection, nous attendons ta venue dans la gloire. (Anamnèse)

Donc la quatrième clé consisterait à se demander comment le chant choisi est une expression du mystère pascal, qui se reflète tout au long de la liturgie eucharistique14.

Un chant liturgique : un chant qui s’inscrit dans le temps

Ce mystère pascal que nous célébrons chaque dimanche se déploie également tout au long du temps, celui de l’année liturgique. Les différents temps liturgiques nous en montrent différentes facettes, mais toutes restent axées sur la fête de Pâques :

Chaque semaine, au jour qu’elle a appelé « jour du Seigneur », elle [Notre Mère la sainte Eglise] fait mémoire de la résurrection du Seigneur, qu’elle célèbre encore une fois par an, en même temps que sa bienheureuse passion par la grande solennité de Pâques. Et elle déploie tout le mystère du Christ pendant le cycle de l’année, de l’incarnation et la nativité jusqu’à l’ascension, jusqu’au jour de la Pentecôte, et jusqu’à l’attente de la bienheureuse espérance et de l’avènement du Seigneur. (SC n° 102)

Nous sommes donc aussi invités à chanter ces différents aspects du mystère du Christ. Le chant liturgique est une nouvelle fois appelé à jouer son rôle de symbole. Il sera un « chant-signal ». Cela vaut tout particulièrement pour le chant d’entrée, mais aussi pour les chant dits de l’Ordinaire. Tout comme les Introïts grégoriens : il donne le ton et la couleur. Il joue principalement ce rôle dans les temps privilégiés. Tel chant sera « symbole » de l’ouverture du temps de l’Avent ou de celui du Carême. Peut-être même d’un dimanche propre à un de ces temps : le dimanche du Gaudete en Avent ; le dimanche du Laetare ou de la Transfiguration en Carême…

Donc le chant rituel s’inscrit dans le temps pour le « colorer », mais il s’inscrit aussi dans le temps par sa durée. Comment, comme tout rite, le chant rituel peut-il jouer son rôle symbolique s’il ne résiste pas à la durée ? Le rite est par nature répétitif. Il faut donc pouvoir reprendre les « chants-signaux » d’une année à l’autre pour qu’ils fonctionnent comme tels. Cela suppose qu’ils ont une dimension artistique, « poétique ». Que leur langage, comme celui d’une oeuvre d’art, ne s’épuise pas par l’usage. Il faut qu’on ait plaisir à retrouver ces chants et cela demande qu’ils soient « réservés », mis à part. Le chant rituel est à l’opposé d’un « chant-minute », composé pour un moment précis indépendamment de son avenir. Le chant liturgique, rituel, s’inscrit dans le long terme.

Voici donc encore une nouvelle clé, la cinquième, pour voir si un chant est liturgique. Bien évidemment, cette résistance à la durée apparaîtra au cours du temps. Cependant, elle peut déjà se manifester dans la qualité du texte et de la musique, et de l’accord entre les deux. On sait qu’en art, les lieux communs s’estompent rapidement !

  1. Sur le chant liturgique, expression du Mystère pascal, voir PH. ROBERT, « Chanter le Mystère pascal », dans Feu Nouveau, 62/3, 2019, p. 4-8.

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Le chant liturgique : un chant fonctionnel

Nous venons d’évoquer l’art dans les paragraphes précédents. On peut se demander si le chant rituel relève de l’art, s’il doit avoir une dimension artistique.

Certainement. Mais il ne s’agit pas ici d’art pour l’art. Un chant rituel ne relève pas de l’esthétique, du beau en-soi, du pulchrum, mais de l’aptum, du beau pour quelque chose : il s’agit d’un art fonctionnel15. Dans ce cas, la réussite de l’oeuvre dépend de son aptitude à répondre à la fonction que l’on attend d’elle.

La beauté, c’est ce qui plaît par soi-même ; elle s’oppose à l’autre type de perfection, celui d’un objet ou d’un acte qui tire sa valeur de son adaptation en vue d’un certain résultat distinct de lui. (H. Davenson, Traité de la musique selon saint Augustin, Collection des Cahiers du Rhône Seuil 1944.)

Telle est bien la qualité que l’on attend d’une musique dans la liturgie : non pas seulement qu’elle soit belle, mais que son « type de perfection » convienne, et à l’instant rituel pour lequel elle joue, et aux acteurs qui jouent le rite avec elle. (Cl. Duchesneau, M. Veuthey, Musique et liturgie, Le Document Universa Laus, Cerf, 1988)

Prenons un exemple dans le domaine du cinéma : une « bonne » musique de film est celle qui convient parfaitement pour « l’illustration » du film pour laquelle elle a été écrite. Elle risque même de passer inaperçue tant elle sera en accord avec le scénario et avec l’image.

De même dans la liturgie, dans certains chants liturgiques, la musique n’est qu’un support pour le texte, une psalmodie par exemple, mais l’important est qu’elle permette la cohérence de l’acte de chant que la liturgie attend à ce moment-là. Dans notre exemple, le « bon » ton est celui qui, non seulement va avec l’antienne – cela relève de la technique de composition – mais celui qui favorise le geste vocal de la cantillation et qui permette au psalmiste et à l’assemblée de répondre par la Parole à la Parole écoutée dans la première lecture.

La question à se poser pour un chant liturgique est de savoir s’il répond bien aux attentes de l’action liturgique au moment où il est placé dans la messe et s’il permet l’expression du sens de celui-ci par une forme textuelle et musicale « artistique » dans le sens défini ci-dessus. C’est notre sixième clé.

Un chant liturgique : un chant qui est le rite ou qui l’accompagne

Qu’il s’agisse de chants ou de pièces instrumentales, la liturgie emploie souvent des éléments musicaux comme décors sonores destinés à accompagner un rite et à le mettre en valeur. […] L’élément musical est ici au service du rite ; il doit s’effacer devant lui et s’achever, autant que possible avec lui. […]

  1. Je réfléchissais, et je voyais dans les corps eux-mêmes deux aspects : d’un côté ce qui constitue en quelque sorte le tout et par suite le beau, d’un autre côté ce qui convient en raison d’une adaptation et d’une harmonie avec autre chose comme la partie du corps avec son ensemble, la chaussure avec le pied, et d’autres cas semblables. Et cette considération se mit à sourdre dans mon esprit du fond de mon coeur, et j’écrivis le De puchro et apto en deux ou trois livres, je crois. (Saint Augustin – Les Confessions IV, XIII, 20)

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Mais quand on chante le Sanctus, il n’y a plus d’autre action que celle de chanter. C’est le chant lui -même qui devient rite, tous les membres de l’assemblée chantant, d’un seul coeur et d’une seule voix, sur l’invitation qui leur est faite dans la préface.16

La célébration eucharistique nécessite deux types de chant rituel : celui qui est lui-même le rite et donc qui se suffit à lui-même, et celui qui accompagne un rite pour entrer en résonance symbolique avec lui.

Dans le premier cas, nous avons, par exemple, le Gloire à Dieu. Ce chant est chanté pour lui-même. Il ne se passe rien d’autre pendant cet acte de chant. Il en est de même pour le chant après la communion. On peut aussi classer dans cette catégorie les dialogues, le psaume, le Sanctus, l’acte pénitentiel (formule 2 ou 3), le Kyrie…

Dans le second cas, nous avons les chants qui accompagnent une procession, appelés d’ailleurs « processionnaux ». Ils sont au nombre de trois : celui de l’entrée qui accompagne la procession des ministres au début de la célébration ; le chant d’offertoire qui accompagne la procession des dons et celui qui accompagne la procession de communion de tous ceux qui s’avancent pour recevoir le corps du Christ. On pourrait aussi ajouter à ceux-ci le chant de l’alléluia lorsqu’il accompagne le déplacement de l’Evangéliaire. Cependant François-Xavier Ledoux le présente comme un chant rituel pour lui-même, car la procession n’a pas toujours lieu :

S’il [l’alléluia]est un rite à part entière, c’est parce qu’il a d’abord pour but de favoriser chez les fidèles une attitude spirituelle d’accueil du Seigneur, en le saluant et en professant sa foi en lui par l’acte de chant en lui-même : « Alléluia ! Louez Dieu ! » La finalité propre de l’acclamation d’évangile n’est donc pas d’accompagner le rite de procession de l’Évangile (qui peut ne pas être effectuée), mais d’être, en quelque sorte, l’élément sonore déclencheur et préparatoire à l’écoute attentive et digne de la Bonne Nouvelle du salut, même si, dans les faits, il arrive qu’elle puisse jouer le rôle de « processionnal de l’Évangile », sans en avoir, pour autant, la forme musicale.17

Nous avons aussi le chant de l’Agneau de Dieu qui accompagne le geste de la fraction du pain :

L’invocation Agnus Dei (Agneau de Dieu) est ordinairement chantée par la chorale ou le chantre, et le peuple y répond, ou bien elle est dite à haute voix. Cette invocation accompagne la fraction du pain et peut donc être répétée autant de fois qu´il est nécessaire jusqu’à ce que le rite soit achevé. La dernière fois, elle est conclue par les mots: Dona nobis pacem (Donne-nous la paix). (PGMR 83)

Mentionnons encore le chant qui accompagne le rite de l’aspersion. Il est nécessaire qu’il y ait un lien entre le geste effectué et le chant. C’est par exemple le cas avec le bien connu I 132, J’ai vu l’eau vive :

J’ai vu l’eau vive

jaillissant du cœur du Christ, alléluia!

Tous ceux que lave cette eau

seront sauvés et chanteront : alléluia!

  1. M. VEUTHEY, Célébrer avec chant et musique dans Dans vos assemblées, vol. I, Desclée, 1989, p. 153-167.)
  2. FR.-X. LEDOUX, « La procession pour l’acclamation à l’évangile », dans Voix Nouvelles 2025/1, p. 4.

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Il faut donc se demander si le chant constitue un rite en lui-même et quel rite au sein de la messe, ou s’il accompagne un rite et si son texte joue symboliquement avec celui-ci. Cela peut faire une septième clé.

Un chant liturgique : une forme rituelle

Il faut bien voir comment la répartition des divers rôles dans le chant liturgique a une incidence directe sur les formes musicales des chants : verset du psalmiste / réponse de l’assemblée ;

appel du diacre / acclamation du peuple ;

salutation du président / réponse des fidèles

Etc.

Autant de structures rituelles qui deviennent des structures musicales. De la fonction rituelle d’un chant dépend sa forme à travers ses exécutants18.

Dans la célébration eucharistique, tous les chants rituels n’ont pas la même forme19. C’est le résultat de recherches dans les années 60 qui ont mis en évidence que tous les chants de la messe ne sont pas de la forme « cantique », c’est-à-dire « couplets-refrain », mais qu’il y a aussi des litanies, des tropaires, des hymnes, des canons… et des formes mixtes, par exemple un tropaire dont les versets sont de forme litanique (par exemple T 76, Enfants d’un même Père).

Les tropaires, chants qui se composent d’une stance (grande antienne) pour un petit groupe choral, d’un refrain (pour l’assemblée) et de versets (pour des solistes ou le choeur) conviennent bien comme processionnaux , particulièrement comme chant d’entrée. Ils mettent en évidence les différents acteurs du chant et ils sont ainsi une « image » sonore de la structure ecclésiale : chacun intervient selon son rôle et ce partenariat a pour résultante l’oeuvre chantée. Une manière d’illustrer ce passage de Sacrosanctum concilium :

Dans les célébrations liturgiques, chacun, ministre ou fidèle, en s’acquittant de sa fonction, fera seulement et totalement ce qui lui revient en vertu de la nature de la chose et des normes liturgiques. (SC 28)

La litanie a aussi sa place dans la messe. Le Kyrie et l’Agneau de Dieu sont deux chants de forme litanique. Il suffit de regarder leurs modèles grégoriens. La litanie est de structure binaire, dialoguée comme beaucoup d’interventions chantées dans la messe. Cette forme ne symbolise-t-elle pas le dialogue d’Alliance entre Dieu et son peuple ?

Depuis le Missel de 1970, l’hymne trouve place dans la célébration eucharistique après la communion. Il y avait bien le Gloire à Dieu, mais il s’agit ici d’une hymne en prose différente de la forme hymnique qui est strophique. L’hymne est le chant de tous et par tous. Nous l’avons déjà évoqué ci-dessus. Rappelons que cette forme de chant unitaire, cet una voce, est le symbole de l’assemblée, corps du Christ.

Le psaume qui, en lui-même, n’est pas une forme peut être mis en forme de plusieurs manières bien différentes les unes des autres. Le Missel prévoit l’alternance, soit entre une

  1. M. VEUTHEY, op. cit.
  2. Sur cette question on se reportera à l’excellent ouvrage de J. GELINEAU, Les chants de la messe dans leur enracinement rituel, Cerf, 2001.

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Ecclesia Cantic 29 mars 2025

antienne (assemblée) et des strophes (psalmiste), soit entre deux parties de l’assemblée, qui alternent les versets, ou le chant in directum, c’est-à-dire chanté d’affilée. Dans certain cas, le psaume peut être chanté sous forme de responsorialité brève, c’est-à-dire avec un bref refrain après chaque verset. Le psaume 135 en est le modèle : « Car éternel est son amour. »

La question à se poser est : quelle est la forme du chant ? Appartient-elle aux formes des chants rituels ? Cette forme est-elle en adéquation avec la fonction rituelle du chant ? Ceci sera notre huitième clé.

Qu’est-ce qui fait qu’un chant est liturgique ?

Beaucoup de choses ! Nous avons donné quelques réponses ci-dessus qui ne sont pas indépendantes les unes des autres. La question que le Concile nous invite à nous poser, à savoir : le chant est-il « en connexion étroite » avec l’action liturgique dont il fera partie intégrante, n’est-elle pas une autre manière de formuler la nôtre : qu’est-ce qui fait qu’un chant est liturgique ?

Un chant liturgique devra donc avoir une forme rituelle et symbolique qui permette à toute l’assemblée célébrante qui désire « chanter la liturgie » et non « chanter dans la liturgie », d’exprimer l’unique mystère célébré : le Mystère pascal.

Philippe ROBERT

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